témoignage
Comme deux gouttes d'eau, qui s'unissent à d'autres et finissent en une grande rivière. C'est un peu la chanson de Nougaro :

Amstrong, un jour, tôt ou tard
On est que des os
Est-ce que les tiens seront noirs ?
Ce serait rigolo
Allez Louis, alléluia
Au-delà de nos oripeaux
Noirs et blancs sont ressemblants
Comme deux gouttes d'eau…
Cette chanson, c'est la musique d'un soir. Laissez-moi vous la raconter.
Comment j'imaginais un passage à EGO ?
Naturellement, je m'étais fait une certaine idée d'EGO. Lia nous en avait parlé à Genève en 1999. Je me voyais au détour d'une rue sordide, traverser une petite cour vers une porte marquée " Espoir Goutte d'Or ".
Je pousse la porte, comme dans un western quand l'étranger rentre dans le saloon. Le silence s'installe. Tous les regards se tournent vers moi. Je vois des basanés, des Blancs, des gars avec des mines patibulaires, des gueules comme Coluche aurait pu les décrire. Je suis différent et je sais qu'ils savent que je suis différent. Je débarque d'une ville riche qui cache bien sa misère. Cette richesse, je la traîne derrière moi comme une ombre. J'avance. Il y en a un qui se lève. Il est tatoué sur les bras. Il vient vers moi. Il va peut-être casser une bouteille, la prendre par le goulot et me la brandir sous la gorge. Que faire ? Lia va-t-elle surgir du fond de la salle, comme Zorro, lui parler ?
Alors, la tension tombera.
Voilà, c'étaient mes fantasmes avant de venir vous voir. Ne riez pas, beaucoup de personnes auraient pu imaginer un tel scénario à cette seule invitation : " Vous allez visiter un lieu d'accueil pour usagers de drogues, pour personnes démunies, géré par une association dans le quartier de la Goutte d'Or. "
Alors, ce soir, j'avais ces images en tête en quittant la salle des congrès de la Villette. C'est vrai qu'on y avait croisé du beau monde, une secrétaire d'État à la Santé, un commissaire européen, des professeurs, des hauts fonctionnaires. Nous étions réunis pour " Réduire les inégalités de santé en Europe ". Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais des scientifiques ont pu démontrer que la pauvreté tue. Vous le saviez ? Plus on est pauvre, plus on a de chance de mourir vite. Alors, vous pensez bien qu'en allant vous rendre visite, j'étais gonflé à bloc de concepts théoriques sur l'exclusion et de taux de mortalité par couche sociale.
Je vous ai rendu visite comme un enfant, pas comme un évaluateur d'infrastructures sanitaires et sociales. Alors, il ne me reste que des impressions. Ne m'en veuillez pas de vous les livrer en vrac. Parce que des moments comme ça, des gens comme vous, il ne faut pas les laisser se perdre dans l'oubli.
La visite
Alors, j'ai poussé la porte d'EGO pour de vrai. Je me suis retrouvé derrière un grand type, un Africain dont j'ai appris plus tard qu'il s'appelait David. Après cinq secondes, j'ai entendu une voix de femme qui criait :
- " Sa mère la pute… "
J'n'ai pas bien compris la suite. Est-ce que j'étais concerné ? Le grand type ne bougeait toujours pas. Ça y est, j'étais largué dans le Bronx.
Heureusement, j'ai vu Lia dans le fond. On s'est fait la bise. Elle nous a fait visiter. Elle nous présentait à tout le monde. J'ai serré la main de Jean-Paul. C'est son mari. Il a une allure très rangée. C'est le genre de type, tu lui prêtes ta bicyclette, il te la rend avec les pneus gonflés.
On a salué une femme qui servait à manger. Elle doit être somalienne (N.D.L.R. : son prénom est Mariam). Elle a des yeux un peu bridés et un visage comme du velours. Des top models à EGO ? J'ai rencontré aussi Noëlle. C'est une dame assez âgée. Elle est là tous les jours à ce qu'on dit, depuis le début. Elle doit avoir sacrément de bonnes raisons de s'impliquer autant. Chapeau bas les gamins !
Néjib, lui, il était derrière son ordinateur. C'est une bête de l'informatique. Lia avait des comptes à régler avec lui. On n'a pas très bien compris, mais c'est leurs affaires. Le journal de l'association, "ALTER EGO le journal", est fabriqué par Didier.
Nous nous sommes attablés au fond de la salle pour discuter. Beaucoup de personnes participaient et j'avais de la peine à savoir qui travaillait dans le centre et qui était un habitué. On s'habitue d'ailleurs très vite ici. On posait plein de questions. Lia répondait ou bien elle donnait la parole à l'un ou à l'autre.
Un autre Jean-Paul était aussi assis avec nous. Il nous a raconté qu'il a " pris le pouvoir " en une soirée et s'est retrouvé membre du Conseil d'administration. Attention Jean-Paul, tout le monde te regarde, c'est une sacrée responsabilité.
Un gars s'est approché du lavabo. Il avait une allure de rocker et il s'est longuement peigné les cheveux, utilisant l'eau comme de la gomina. Ça avait l'air de le rassurer de repasser son peigne d'avant en arrière.
Cécile, travaille dans l'équipe. Apparemment, elle est partout puisqu'on l'a revue plus tard à Step. Elle était en compagnie d'Isabelle, une architecte. Elle doit rêver de construire de drôles de cathédrales à passer ses soirées dans ce local à seringues. Je suis reparti avec un de ses petits kits d'injection. Faites gaffe aux hépatites, c'est de vraies saloperies.
Une jeune femme, Malika, était présente. Lia nous a expliqué qu'elle était venue au début pour " surveiller " parce qu'elle craignait des problèmes de voisinage. Elle habite juste à côté. Depuis, elle est restée. Malika, un ange gardien ?
Nadia nous a aussi été présentée. Elle avait un foulard blanc sur les cheveux. Une fille avec des longs cheveux s'est approchée du lavabo. Elle n'avait pas l'air bien, comme des nausées.
David était à côté de moi. Il m'a expliqué la différence entre EGO et les autres services du même type qu'il a fréquentés. J'ai retenu les mots de " convivialité ". David est intéressant. Il écrit même des poèmes dans "ALTER EGO le journal". Nous avons tous été surpris qu'à la fermeture, ils doivent se trouver une planque dans la rue pour dormir. En décembre, avec le froid et la pluie, ça doit être dur. Courage, David.
J'aurais bien voulu rencontrer la fille qui mène les ateliers d'écriture. Parce que je suis convaincu que d'écrire élève la personne qui raconte son histoire. Ce sera pour une autre fois.
Il faisait nuit, maintenant. On a dû se replier dans une petite salle. Deux personnes nettoyaient le sol. Ça sentait l'eau de Javel. J'aime bien quand c'est propre, on a envie de revenir. Ce n'est pas parce que je viens de Suisse. Si c'est propre, c'est une forme de respect pour les invités.
After hours
Après, je n'ai plus envie de raconter parce que c'est mes souvenirs personnels. Et puis, tout se mélange, la descente en voiture dans la rue Myrha, les allées cachées par des sortes de tentures, les gars qui dealent en retrait sous une porte, un type appuyé contre une poubelle, une épicerie avec un attroupement, une mosquée qui se vide. " Un quartier d'hommes ", disait Lia, en essayant de doubler une benne à ordures.
On a fini aux " Trois Frères ", ainsi nommé à cause du canal de Panama, de Suez et du troisième frère. Rien n'est plus sûr à ce stade. Sauf que le couscous était un délice, les pois chiches croquaient sous la dent, les brochettes succulentes, les merguez corsées à point et la soirée était à nous. Merci Lia.
Voir EGO et après ?
Je suis dans le TGV et je rentre à Genève. Qu'est-ce qui me reste de cette visite à EGO ?
Qu'ai-je vu ? J'ai la conviction que vous avez créé un lieu unique. Je n'ai pas rencontré la crainte de l'autre. Chacun existe pour soi, avec les autres. C'est un havre, un espace différent avec un temps pour chacun.
Qui ai-je rencontré ? Des perdants, des usagers de drogues, des contre-exemples à ne pas suivre. Pas si sûr. Des gens comme moi qui mènent leur vie pas à pas, en reculant parfois, en avançant aussi. La Goutte d'Or n'est pas une exception. Elle préfigure la société à venir, l'échange, le partage, la discussion pour construire une histoire de nos vies, ensemble. Puissiez-vous donner cet exemple aux citoyens du nouveau monde.
Amstrong, la vie, quelle histoire ?
C'est pas très marrant
Qu'on l'écrive blanc sur noir
Ou bien noir sur blanc
On voit surtout du rouge, du rouge
C'est comme la chanson de Nougaro, un moment de magie. Tu peux y entrer, écouter, battre la mesure, bouger en rythme, murmurer les paroles, regarder passer les images. Après, elle s'arrête. Tu te retrouves avec tes joies, tes copains, tes gosses, ta came, tes emmerdes, tes espoirs. Mais grâce à elle, tu as un peu changé.
EGO, vous ne trouvez pas que c'est un lieu magique ?
Vous ne vous sentez pas changés ?
Un des visiteurs de l'autre soir
Claude-François ROBERT
Les impressions de Marie-Pierre…
À 18 h 30, ce jeudi-là, nous poussons la porte d'EGO pour pénétrer au sein d'une ruche accueillante où l'on entend déjà une voix : " Voici les amis suisses… Entrez, entrez. " C'est Lia qui assure les présentations. Ici, on s'embrasse, on se serre la main, on dit bonjour à toutes et à tous, on est attendu. À Espoir Goutte d'Or, toute personne est attendue, bienvenue.
Nous visitons les lieux et sommes invités à prendre place autour d'une table ronde avec les usagers et le personnel. Nous parlons avec Noëlle, David, Nadia, Jean-Paul, Néjib, Cécile, Malika, Mina, Leila et tant d'autres. On sert le café, les petits beurres. Ici, on peut manger grâce au programme Nutrego.
David raconte que depuis qu'il fréquente les lieux, il a pris du poids. Dans un coin de la salle, un usager est à l'ordinateur. La ruche bourdonne, on nettoie, on balaie… plus d'une dizaine de fois par jour.
À EGO, on respecte les lieux, ils doivent être en permanence accueillants et propres. Les usagers se responsabilisent et participent à l'entretien. Durant la période des fêtes, on repeindra aussi les murs de certaines pièces. Mais, surtout, on se respecte pour soi-même et pour les autres. Ici, chacun sent bon, chacun est propre. Lia insiste pour que chaque bise donnée et reçue soit ponctuée d'un " comme tu sens bon ! ".
Il y a beaucoup de monde ce soir-là, comme chaque jour. Tout le monde se connaît et se reconnaît. Car à EGO chacun a son identité, ce n'est pas un lieu anonyme.
Nous quittons EGO, il est 20 h 00. Nous avons reçu les derniers exemplaires du journal publié par l'association, "ALTER EGO le journal". Nous nous rendons à Step au 56, boulevard de la Chapelle, lieu de proximité avec le public, lieu d'échange de seringues et accès au matériel d'injection et de prévention. Les "UD" - usagers de drogues - y ont la possibilité de venir tous les soirs de 19 h 30 à 23 h 30 (N.D.L.R. : depuis, les horaires de Step et de l'accueil d'EGO ont changé, (voir page 4). Quelques personnes passent durant notre visite. Nous rencontrons Cécile et Isabelle. Il y a aussi un stagiaire qui passe son premier soir à Step, derrière l'ordinateur. Il saisit les données, il est un peu inquiet, il apprend. Lia explique le fonctionnement de Step, Cécile nous montre le matériel qui est distribué (seringues, tampons, préservatifs, etc.) et les informations en ce qui concerne le Sida, les hépatites. Le lieu est propre, clair et agréable. On y est accueilli avec le sourire, comme à EGO.
La soirée se termine autour d'un couscous chez les " Trois frères ". Merci à toutes et à tous, pour cette soirée ô combien humaine et sympathique.
Voici pour vous un poème que j'aime beaucoup de Rainer Maria Rilke, La convalescente (voir page 15).
Marie-Pierre THEUBET
et, enfin, celles de Jean.
Ayant été le plus lent et le plus négligent, je me trouve dans la situation délicate de donner mes impressions en troisième et dernière position. Je ne vais donc pas vous répéter le déroulement des événements de cette mémorable - pour nous - soirée du 14 décembre 2000 ; mes collègues l'ont déjà fort bien fait et de façon complémentaire. Je vais simplement essayer de vous faire partager quelques sentiments que cette rencontre, ou plutôt, ces rencontres, ont provoqués en moi.
Bien sûr, j'avais une certaine idée de l'endroit où je mettais les pieds avant de franchir le seuil d'EGO. J'avais eu l'honneur et le plaisir de rencontrer, à Genève, une année plus tôt, l'inclassable, magnifique et précieuse Lia Cavalcanti. J'avais entendu notre directrice, Annie Mino, qui, à maintes reprises, parlait d'EGO comme d'un " endroit magique ". Et magique, je l'ai trouvé, le petit local à l'ombre de l'église des sans-abri, car il s'y produit un phénomène de moins en moins fréquent dans notre époque de la société de consommation, réduite de plus en plus à la seule dimension de l'Homo Œconomicus : la manifestation (je suis tenté de dire " la révélation ") de l'humanité dans toute sa faiblesse attachante, donc dans toute sa grandeur. Cette "parousie" (retour) de l'empathie humaine transforme cet endroit en un véritable Temple de la Fraternité.
Pour moi, cette soirée du 14 décembre était donc un réel voyage exploratoire dans l'espace géographique, mais aussi et surtout dans l'espace intérieur. Dans l'espace géographique car, bien qu'ayant souvent visité Paris, je ne connaissais pas le quartier de la Goutte d'Or, qui mérite d'être connu. Dans l'espace intérieur, car ce fut une visite guidée dans ce Temple de la Fraternité et l'émouvante rencontre, même brève et fugace, avec d'autres frères et sœurs de l'espèce humaine vivant dans des conditions et des mondes bien différents du mien. À tous ces David, Nadia, Nejib, Malika et autres Leila, j'offre donc un poème d'un auteur que j'aime beaucoup. Il s'agit d'Ithaque, du poète alexandrin Constantin Cavafis ; la traduction en français depuis le grec moderne, nous la devons à cette grande dame de la littérature française qu'était Margueritte Yourcenar. Ce poème (voir page 15), un de mes préférés, est particulièrement adapté à l'occasion puisque, en fin de compte, nous cherchons tous dans la vie, comme Ulysse, à " rentrer chez nous ", à atteindre la destination mythique du nirvana, à accéder à la paix et au repos intérieur.
Jean SIMOS