l'espoir

Publié le par step

C'est le genre d'histoire que l'on aimerait entendre plus souvent. Celle de gens qui s'unissent et se battent pour combattre un même fléau : la toxicomanie. Celle de gens qui ont mis en commun leurs histoires individuelles pour en écrire une autre, ensemble!

Il y a Noëlle, la mamie de 78 ans, dont une soixantaine d'années dans ce quartier de la Goutte d'or, bénévole dans l'association depuis l'origine. Il y a Negib, ancien toxicomane invétéré, devenu l'un des vingt salariés et tout jeune diplômé d'une licence en psychosociologie. Il y a Manu, qui fut d'abord stagiaire, puis bénévole, aujourd'hui salarié dans le cadre d'un emploi-jeune… Toutes ces histoires individuelles se sont fondues en une seule : l'histoire d'EGO - Espoir Goutte d'or -, association enracinée dans ce coin du XVIIIème arrondissement de Paris et qui donne attention, soins, écoute et informations aux usagers de drogue du quartier ou d'ailleurs, mais aussi au voisin à la recherche de renseignements administratifs. Chez EGO, c'est un peu comme chez la Jeanne de Brassens : " on est n'importe qui, on vient n'importe quand ; et comme par miracle et par enchantement, on fait partie de la famille... ".

Histoire d'EGO

" Il existe dans ce quartier une grande tradition de solidarité et de tolérance. Pourtant, face à la drogue, les habitants de la Goutte d'or devenaient intolérants. On assistait donc à un paradoxe : d'un côté, une grande pratique citoyenne. De l'autre, en matière de drogue, des gens qui ne voulaient pas prendre leurs responsabilités et qui considéraient le Sida comme un fléau incontrôlable ". Ce constat, c'est Lia Cavalcanti qui le dresse. Au début des années quatre-vingt, cette Brésilienne haute en couleurs, éducatrice de rue dans un club de prévention, s'alarme de l'accroissement rapide du nombre des toxicomanes, à une époque où le trafic de stupéfiants s'intensifie. Lia décide de prendre les choses en main. Son credo : la démocratie directe, la rencontre entre les gens et le dialogue permettant de donner naissance, comme elle dit, à " une pensée collective du problème ".

En 1986, aidée par une association d'habitants du quartier, Lia organise un débat public sur la drogue : le thème mobilise et les gens viennent nombreux. Les plus motivés créent un collectif hétérogène composé d'habitants mais aussi de professionnels - médecins, assistantes sociales, pharmaciens. Les usagers de drogue refusent cependant de prendre part à l'initiative, même si certains d'entre eux pensent déjà à ouvrir un centre d'accueil pour toxicomanes. Le collectif se propose de mener un travail de prévention sur le Sida et les hépatites et, au-delà, d'engager une réflexion sur le type de structure de proximité à mettre en place. Les premiers principes s'établissent assez vite : implanter l'offre de soins et de soutien à l'endroit même où se trouve l'offre de drogue ; n'avoir aucune exigence par rapport aux usagers ; créer un espace de rencontres ouvert, plutôt qu'un lieu aux apparences institutionnelles. " Pendant un an, nous nous sommes réunis. Notre idée s'était arrêtée sur la création d'un réseau local citoyen quand une jeune fille du quartier est venue me casser la gueule, m'accusant de me mêler de ce qui ne me regardait pas et de jeter le discrédit sur la solidarité familiale. Je me suis aperçue que notre projet, c'était un os sans chair. Or, à ce moment là, le groupe d'usagers de drogue confirmait sa volonté de fonder une association. C'est ce que nous avons fait ensemble ", se souvient Lia, qui précise que la jeune fille en question est devenue aujourd'hui la coordinatrice technique d'EGO.

Un budget de 5 millions de francs

EGO est créée officiellement en 1987, sans aucun financement. Les premières réunions ont lieu dans un café. Puis le club de prévention prête une salle, tandis que le pharmacien du coin met son téléphone à disposition. Des permanences s'organisent : les bénévoles écoutent les usagers, les orientent, accompagnent les mourants. Malgré les difficultés matérielles, les membres de l'association refusent d'abord de faire appel aux subventions : " Pour nous, subventions, ça voulait dire " mains liées ", impératifs à respecter. On pensait que notre liberté d'expression ne serait plus la même ", se rappelle Hakim, salarié d'EGO depuis cinq ans. L'association s'en sort quand même grâce à la générosité, en temps et en argent, des membres de l'association, mais aussi au soutien du pharmacien qui fait payer les seringues un franc plus cher à ses clients puis reverse l'argent récolté : l'initiative permet de payer le téléphone, les déplacements dans les hôpitaux ou les prisons. L'association commence à être connue et les assemblées ouvertes qui se réunissent une fois par semaine pour décider du fonctionnement de la structure attirent du monde. " Des jeunes du quartier nous ont donné un coup de main bénévole. Les gens ont commencé à s'intéresser à leur sort. Et c'est comme ça qu'EGO s'est consolidé ", reconnaît Negib qui ajoute : " les difficultés de départ nous ont soudé ! ". Avec le développement de l'activité, le recours aux financements publics devient pourtant inévitable. Les premiers fonds, en 1989, proviendront du Comité français d'éducation à la santé. Onze ans plus tard, l'association bénéficie du soutien d'une quinzaine de partenaires financiers - parmi lesquels la Préfecture, la Ville de Paris, la DDASS, etc. - et son budget s'élève à 5 millions de francs. Depuis deux ans et demi, EGO s'est installé dans un local de la rue Saint-Luc : de quoi accueillir presque confortablement la vingtaine de salariés, les cinquante bénévoles et les 2600 usagers qui utilisent les services de l'association chaque année.

Tous les chemins mènent à EGO

" La première utopie d'EGO, c'est de disparaître ", affirme Hakim. Dans l'attente de cette fin espérée, l'action de l'association repose sur des principes solidement établis et partagés par tous depuis sa création : le travail collectif - tous les mercredis se tient un forum ouvert à tous - l'égalité du droit de parole, la proximité, le respect de l'environnement de l'usager, l'accueil de tous sans jugement de valeur à l'image de Jean-Paul, ancien aide-soignant qui a perdu sa situation à cause du " crack ". " Il vient tous les jours à EGO. Ici, il se reconstruit, il se réinvestit dans une pratique citoyenne et dans un réseau relationnel ", raconte Lia. D'autres, comme Noëlle, sont venus par des chemins différents : " Autrefois, j'accompagnais les usagers à l'hôpital et je m'occupais d'un groupe de mères toxicomanes. J'avais envie de continuer à faire quelque chose après ma retraite. Depuis treize ans que je suis à EGO, je fais l'accueil social, et je corrige les articles qui vont paraître dans le journal...". Selon Hakim, du fait de son âge, la présence de Noëlle " équilibre l'espace ". Cette richesse humaine permet d'équilibrer aussi les compétences. " Nous nous appuyons à la fois sur des compétences techniques, grâce aux médecins et aux assistantes sociales, culturelles, avec les habitants du quartier, et enfin empiriques, à travers les usagers de drogue ", précise Lia qui aime à raconter les belles histoires du groupe : le petit dealer devenu salarié de l'association et fiancé depuis peu à une belle étrangère, l'usager de drogue devenu diplômé, etc. " Le problème que nous avons, c'est la confusion entre l'affectif et le cognitif ", confie-t-elle. " Pour le reste, nous sommes confrontés à des soucis qui font l'ordinaire de beaucoup d'associations : le non-respect des horaires, les usagers qui pètent les plombs, le retard dans les financements, la difficulté d'appliquer la démocratie à vingt... ". A EGO, on n'oublie jamais la réalité à condition que l'utopie ne soit pas très loin!

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